À coups de textes et de rythmes lancinants, dans une forme hybride mi-théâtre mi-concert, Clément Bondu et Julien Allouf, jeunes musiciens et comédiens français, ont exposé la souffrance d’un homme seul dans le monde du XXIème siècle, célébré l’apocalypse, et envisagé le divin sous un nouvel angle. Les mots, à la fois crus et poétiques, nous ont atteint.

Jour Un de la Création.

Dieu gît, les bras en croix, sur un matelas miteux. Il a déjà l’air d’un naufragé.
Les premiers moments de la mise en scène sont révélateurs : on voit le comédien se lever, s’installer devant son ordinateur et enclencher la webcam. Son visage est alors affiché en grand sur la toile dressée derrière lui. Bien qu’il se tienne à deux pas de son public, le comédien s’adresse à lui par le biais d’un écran. Les hommes ne se parlent plus, plus sans media. Cette affligeante perte de contacts apparaît comme l’un des principaux maux de l’humanité malade. Ce sera un thème récurrent dans la pièce-concert.

L’autre problème de l’humanité, c’est Dieu.

Qualifié de raté et plus tard de « coupable ordinaire », Dieu s’avère être un fumeur adepte de la procrastination. Les sept jours de la Création défilent, péniblement, et il ne se décide toujours pas à agir… La voix du chanteur vibre avec exaspération, lorsqu’il s’écrie, désabusé : « Images mortes ! Les pornos, les talk-shows et les dessins animés… Dieu regardait la télévision ! ». Mais Dieu tombe plus bas que cela encore. Au fil des jours, après l’apathie, il sombre dans la tristesse, puis se met en colère. Frustré par sa solitude et son impuissance – ceci n’est pas la vie qu’il voulait ! Il rêve de voyages ! – il semble devenir fou.

Dieu peut-il inspirer la pitié ?

Le sixième jour, lorsqu’il se décide enfin à sortir, pour aller prendre son petit-déjeuner et un rayon de soleil, on constate qu’il est déjà trop tard. Il ne pourra plus rattraper ses erreurs… et d’ailleurs, il ne le veut pas : « Les passants se tournaient sur son passage… mais Dieu ne les remarquait pas. Alors les passants se détournaient de Dieu… mais Dieu ne les remarquait pas », raconte le chanteur, impassible et glaçant.
Dieu peut-il se permettre d’inspirer le mépris ?

Pourquoi Dieu échoue-t-il ?

… Ou « pourqui ». C’est Lilith, la première femme du monde, qui a mis Dieu dans cet état. Elle l’a abandonné et il a perdu le goût de vivre. Depuis sa cellule, il ne pense plus qu’à elle. Pendant un instant, on se dit qu’une fois de plus, la faute est rejetée sur la femme : Dieu se laisse aller et le monde s’effondre parce que Lilith, la première, a déserté… Mais la réflexion des artistes ne s’arrête pas là.

Au dernier moment, Dieu a un sursaut d’énergie. Il revient à la vie et annonce qu’il retrouvera Lilith, qu’il se « donne l’éternité » pour cela. Sur ce, les dernières minutes laissent place à l’interprétation : Dieu s’épile, se maquille et enfile une robe. A-t-il finalement trouvé Lilith – en lui ? Ou au contraire, se métamorphose-t-il en femme parce qu’il n’a pas pu la rejoindre ? Est-ce encore une toute autre personne qui s’invente sous nos yeux ?

Toujours est-il que si le Dieu masculin a déserté, déjà, un nouveau jour se lève. Le jour zéro. C’est le début d’un nouveau monde, d’un monde qui promet d’être meilleur. Le Nouveau Dieu entre en scène : cette fois, il sera femme. Alors, comme un naufragé sur le point de sombrer qui tout à coup aperçoit la terre, la voix palpitant de soulagement et de joie, le chanteur s’écrie :

« Jour zéro : Dieu au féminin… ENFIN ! »

Oumy


février 9, 2016 - Non classé